113 "Les Princes de la ville"

Mars 2002 : une séance de dédicace du groupe 113 à la patinoire municipale. © Hélène Maubec / Cartouche : 1994 Le groupe 113 devant le service municipal de la Jeunesse. © Michel Aguilera

Culture

Publiée le 19 décembre 2019 - Mise à jour le 19 décembre 2019

Histoire d’un album de légende

C’est l’histoire d’une bande de potes des cités de Vitry, encore gamins au début des années 1980, qui partagent une passion sans égale pour la musique. La magie de la rue les a rassemblés, elle va les emmener loin.

Main dans la main, et avec tout Vitry derrière eux, ils vont marquer l’histoire de la ville et du rap français. Aujourd’hui, on fête les 20 ans de l’album Les Princes de la ville du 113.

1992, Rim’K, AP et Mokobé

Trois jeunes de Vitry, font tout ensemble. Ils partagent leur quotidien en bas des tours, leurs vacances et leurs galères. Et puis, ils rappent. Pour eux-mêmes, pour leurs potes, pour leur famille. Plus par passion, sans trop de plan de carrière, sans trop de vision sur l’avenir. Le rap comme remède sans être passé par l’solfège, comme ils diront plus tard. Le groupe 113 – nommé d’après l’adresse de leur cité rue Camille-Groult – est né.

Vitry, à cette époque, compte déjà pas mal de rappeurs qui pèsent bien dans le game. Il y a EJM, de son vrai nom Jean-Michel Emilien, les Little MC, collectif des premières heures, Ideal J avec Kery James (à l’époque Daddy Kery !), Lionel D, le pionnier du mouvement hip-hop qui mène sa barque sur Radio Nova avec Dee Nasty, et puis, bien sûr, Doudou Masta du groupe Timide et sans complexe. Ces précurseurs font rêver les trois jeunes du Camille-Groult Star. Ils vont aussi chercher leurs influences chez les cousins américains, Public Enemy pour ne citer qu’eux, et dans la pure danse hip-hop, le break ou le smurf. Culture du ghetto et littérature de rue, c’est ce que ces trois-là partagent, pour le meilleur et pour le pire.
Et puis, mine de rien, sans qu’ils s’en rendent vraiment compte sur le moment, le groupe perce peu à peu. Ça commence par un concert en 1995 à la MJC de Vitry. La ville vient en masse. Rim’K, AP et Mokobé gagnent en confiance, le groupe monte en puissance. C’est aussi l’année où démarre l’histoire de la Mafia K-1 Fry, dont ils constituent trois des nombreuses phalanges. Dans les années qui suivent, de nouveaux horizons s’ouvrent. Les concerts à l’extérieur succèdent aux passages en radios underground. La cour des grands est à portée de main.

Le 113 Clan décide de commencer à bosser sur un premier EP, en collaboration avec le talentueux et éternel DJ Mehdi, et signé chez Night & Day, un label indépendant. Ni barreaux, ni barrières, ni frontières sort en 1998. Rien que le titre claque à lui tout seul. L’accueil de l’album est chaud, très chaud. Le titre Truc de fou, featuring Doudou Masta, traumatise toute la galaxie du rap français. Pas de réseaux sociaux à l’époque : les jeunes de Vitry passent des heures à côté de la radio pour ne pas louper le moment où leur tube de quartier passe sur Skyrock. C’est une consécration, un rêve qui se réalise pour les trois jeunes rappeurs qui voient aussi dans ces différentes collaborations une belle manière de tirer leur chapeau aux anciens. Le rythme s’accélère. Les concerts se multiplient, en banlieue, à Paris, en province, jusqu’en Suisse.

1998, le 113 est au rendez-vous du rap français

On est alors en 1998, l’équipe de France vient de gagner la coupe du monde de foot et le 113 est au rendez-vous du rap français. Pour Rim’K, AP et Mokobé, c’est de plus en plus clair : quelque chose est en train de se jouer. Ils se mettent à préparer Les Princes de la ville, avec toujours DJ Mehdi aux platines, Manu Key, Cut Killer et Pone. Ils le font sans pression, sans même avoir signé au préalable. Les potes passent au studio, ça rigole, ça déconne. Mais au bout du chemin, c’est du sérieux bien compact qui sort dans les bacs en octobre 1999. C’est un album pour Vitry. D’ailleurs toute la ville est représentée sur le livret des Princes de la ville. Une manière de fédérer et de rappeler d’où ils puisent leur force et leur inspi. Les trois mousquetaires vitriots, humbles, hallucinent à la première rupture de stock, une semaine après la sortie ; rebelote la deuxième semaine, et ainsi de suite. En tout, ils se retrouvent à vendre un million de disques, sans compter la réédition.

Et pour cause : l’album est transgénérationnel, intemporel, révolutionnaire. Les textes sont incisifs, coupés au social brut. La condition du banlieusard est décrite à la fois avec espoir et mélancolie. C’est véritablement l’esprit du quartier qu’ils ont signé. Les rappeurs renouent avec leurs origines africaines : le bled maghrébin, les îles, Africa… Et la production musicale accompagne ces variations thématiques avec brio. Le résultat est authentique, sincère, intime. En France, beaucoup entendent parler de Vitry pour la première fois et découvrent un monde à rebours des images stéréotypées sur la banlieue. À Vitry, les quartiers exultent. Les habitués du hall 13 de Camille-Groult distribuent des cargaisons de t-shirts 113 dans les cités, font la fierté des parents, payent les grecs, invitent les petits frères sur leurs clips et même sur leurs tournées.

Arrivent les victoires de la musique, le 11 mars 2000…

Le 113 Clan arrive en 504 break chargé sur le plateau, grosse male bleue et tout le bazar, comme dans la chanson : les princes de Vitry repartent avec la victoire de l’album rap de l’année et celle de la révélation du public. Le gratin n’en revient pas, eux non plus, mais eux finissent par en rigoler. À la soirée VIP guindée de l’après-cérémonie, ils préfèrent le Pizza Pino détente sur les Champs avec tous leurs potes. De retour à Vitry, un peu fatigué après sa nuit, Rim’K pose le trophée sur la poubelle de son hall… “Mission accomplie.” La légende est née.

Timothée Froelich

 

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